Deux services qui portent le même nom

On entend partout que le ministère ordonné est un service. L’évêque se dit serviteur des serviteurs de Dieu. Le prêtre se dépense pour son peuple. Et le diacre porte le mot jusque dans son nom : diakonos, en grec, c’est le serviteur. De cette évidence on glisse vers une seconde phrase, qui paraît n’en être que la suite : puisque le service qualifie tout ministre, le diacre serait le ministre du service par excellence, celui qui rend visible ce qui, chez l’évêque et le prêtre, reste discret.

Le raisonnement est séduisant. Il est faux. Pas dans ses prémisses : dans le glissement qui les relie. Le mot « service » ne dit pas la même chose dans les deux phrases.

Un adverbe, un substantif

Chez l’évêque et chez le prêtre, « service » fonctionne comme un adverbe. Il dit comment s’exerce une autorité réelle. Le prêtre sert en présidant l’eucharistie, en absolvant, en gouvernant ; le service est la forme évangélique sous laquelle ce pouvoir doit s’exercer, faute de quoi il devient domination. Servus servorum Dei : la vieille formule ne dit pas que le pape n’a pas d’autorité, elle dit de quelle manière il doit l’exercer. Retirez l’autorité, et ce service n’a plus rien à qualifier.

Chez le diacre, « service » fonctionne comme un substantif. Le diacre ne consacre pas, n’absout pas, ne préside pas. Son service n’est donc pas la manière d’exercer un pouvoir qu’il n’a pas : il est la réalité même qu’il est chargé de signifier. Il ne sert pas humblement en faisant autre chose ; il est le signe du Christ Serviteur, et par lui de toute l’Église tendue vers le monde. Sa diaconie n’est pas l’adverbe d’un verbe absent. Elle est le verbe.

Pourquoi s’attarder à une distinction si fine ? Parce qu’elle décide de la légitimité du diaconat permanent. Si le service est vraiment le genre commun des trois degrés, le diacre se définit forcément par soustraction : celui qui sert sans pouvoir consacrer, sans pouvoir gouverner. Un demi-prêtre, l’avant-dernière marche d’un escalier. C’est exactement le sort que la tradition latine a longtemps réservé au diaconat, réduit à une étape de passage.

Ce que le grec a changé

Pendant un demi-siècle, la théologie a vécu sur une lecture du vocabulaire grec fixée par les dictionnaires bibliques des années trente : diakonein voudrait dire d’abord servir à table, et de là, par extension, le service humble, le dévouement caritatif. Le diacre devenait l’icône de l’abaissement, le ministre de la charité, le travailleur social ordonné.

John N. Collins a renversé cette lecture en examinant l’usage du mot dans toute la littérature grecque, et non plus dans le seul corpus chrétien. Le sens premier n’est pas l’humilité : c’est la médiation mandatée. Le diakonos est le messager, l’émissaire, celui qui agit sur commission d’un autre et porte une parole qui n’est pas la sienne. Le diacre n’est pas d’abord celui qui s’abaisse, il est celui qui est envoyé.

L’enjeu n’est pas d’érudition. Si la réalité propre du diacre était le service humble du prochain, elle serait déjà la vocation de tout baptisé, et le diaconat ne sacramentaliserait rien en propre. La lecture caritative abolit la spécificité qu’elle croyait fonder. La lecture de Collins, elle, rassemble ce qui semblait un ensemble de tâches subalternes : proclamer l’Évangile, conduire la prière du peuple, présenter les dons, congédier l’assemblée vers le monde. C’est un seul et même profil, celui du passeur qui tient ensemble l’autel, la parole et la rue.

Le droit a tranché sans qu’on le remarque

En 2009, par le motu proprio Omnium in mentem, Benoît XVI a ajouté un paragraphe au canon 1009 : les évêques et les prêtres reçoivent mission et capacité d’agir in persona Christi Capitis, au nom du Christ Tête, tandis que les diacres sont habilités à servir le peuple de Dieu dans la diaconie de la liturgie, de la parole et de la charité. Le droit inscrit donc que le service du diacre n’est pas celui qui module l’autorité capitale. Il y a bien deux services, et le diacre relève du second.

La distinction protège des deux côtés. Confondre les deux services par le haut cléricalise le diacre en apprenti-prêtre. Les confondre par le bas dissout le prêtre dans l’horizontalité sociale. Les tenir distincts, c’est écarter les deux ruines d’un coup.

Une question demeure ouverte, et je ne la referme pas. Si le propre du diacre est d’être l’envoyé plutôt que l’homme du dévouement, le lien entre le diacre et les pauvres ne va plus de soi dans le vocabulaire : il demande à être refondé. La réponse existe, l’envoyé du Christ est envoyé là où le Christ s’est lui-même identifié, chez les plus petits (Mt 25,40). Mais ce n’est plus une évidence de dictionnaire. C’est devenu une tâche.

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