Le déni de la communication

Je viens de lire un livre qui ne vient pas de la théologie, et qui vise pourtant très juste. David Douyère enseigne les sciences de l’information et de la communication à Tours. Il a passé au crible le Journal du concile d’Yves Congar : mille cent vingt-cinq pages, tenues de 1960 à 1966, restées inédites jusqu’en 2002. Son livre s’appelle Communiquer la doctrine catholique (Labor et Fides, 2018). Il ne demande pas ce que le concile a enseigné. Il regarde comment cela s’est fabriqué.

La réponse tient en peu de mots : par des conversations. Des couloirs, des rumeurs, des repas, des billets qui circulent, des interventions préparées la veille, des mots pesés puis repesés. Congar note tout, parce qu’il est un homme des mots ; un désaccord sur un adjectif ne lui échappe jamais. Douyère en tire sa thèse : la doctrine ne s’est pas transmise, elle s’est produite. Elle s’est dite, disputée, écrite, amendée. Et le texte final est un texte consenti, pas un texte tombé du ciel.

Deux clans, et pas seulement dans les journaux

La conclusion du livre est polémique, et elle mérite d’être connue. Elle vise ce que Benoît XVI avait dit aux prêtres de Rome, le 14 février 2013 : il y aurait eu le vrai concile, spirituel et unifié, et à côté un concile des médias, qui aurait inventé ou grossi l’opposition entre les courants. Le journal de Congar raconte autre chose : des débats tendus, des manœuvres, deux clans. Douyère y voit une communication d’institution qui vient refermer l’institution sur elle-même. On efface après coup le conflit qui a servi à penser.

Jusque-là, on peut lire cela comme de l’histoire. Mais le préambule du livre pose une phrase qui me concerne directement, moi qui travaille depuis des années sur l’idée que Dieu est communication :

Il y a en effet un déni fondamental de la communication dans le christianisme : ce ne sont pas les Églises qui communiquent, mais, disent-elles, ce dieu lui-même qui se communique (Karl Rahner), les Églises n’étant que le relais, théophores.

Le mot déni

Le mot est dur, et il est bien choisi. Douyère décrit d’abord le christianisme comme une formidable machine de communication : il a rendu pensable un échange avec Dieu, il l’a porté par des rites, des textes, des images, il a bâti des corps sociaux pour le diffuser. Puis il constate que cette machine refuse de se dire machine. Elle parle, et elle affirme que ce n’est pas elle qui parle. Elle négocie des formules pendant quatre ans, et elle présente le résultat comme reçu.

Karl Rahner est ici le point d’appui : c’est lui, le théologien de l’autocommunication de Dieu, celui qui a mis au centre l’idée que Dieu ne donne pas d’abord des vérités sur lui, mais se donne lui-même. Douyère ne le caricature pas ; il rappelle même que le Dieu de Rahner a besoin de l’homme pour parler. Mais il pointe le glissement : quand l’Église attribue à Dieu la communication qu’elle opère elle-même, elle se met à l’abri de toute discussion.

Faut-il donc renoncer à dire que Dieu est communication ? Je ne le crois pas. Je crois qu’il faut aller chercher l’objection au lieu de l’attendre. Une thèse qui n’a jamais rencontré son objection la plus sérieuse n’est pas une thèse, c’est une conviction.

Ce que cela change

Voici comment je le prends. Dire que Dieu se communique n’a jamais voulu dire que la médiation humaine est transparente. Le mot théophore, porteur de Dieu, dit un porteur : quelqu’un qui a un corps, une langue, des intérêts, une place dans un réseau. Congar en est l’exemple parfait. Il n’a pas moins servi la vérité parce qu’il a passé six ans à discuter la place d’un paragraphe.

Le déni commence ailleurs. Il commence quand on se sert de l’autocommunication de Dieu pour se dispenser de rendre compte de la sienne. Quand une décision d’Église est présentée comme la volonté de Dieu sans que rien ne soit dit du chemin qui y a mené : qui a parlé, qui a été écouté, quel mot a été retiré et pourquoi. Le remède n’est pas de nier que Dieu parle ; c’est d’avouer le travail humain par lequel il passe.

Il me semble que le Nouveau Testament ne dit pas autre chose. Quand la communauté de Jérusalem tranche sa première grande question, elle écrit : il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous (Ac 15,28). Les deux, dans la même phrase, sans confusion et sans honte. C’est peut-être la formule la plus honnête que nous ayons.

Un livre de sciences de la communication vient nous rappeler ce que la théologie aurait dû garder plus fermement : Dieu se communique par des hommes qui communiquent, et cela se voit.

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