Ce qui n’est pas choisi

Une question toute simple, et qui ne se pose presque jamais : ce que je n’ai pas choisi, est-ce que je le subis ? Nous répondons oui, sans y penser. Ou bien j’ai décidé, et c’est à moi ; ou bien on a décidé pour moi, et c’est une contrainte. Entre les deux, rien. C’est ce « rien » qui m’intéresse ici, parce qu’il a un nom dans la tradition chrétienne, et que ce nom a disparu du débat public : la vocation.

Deux libertés qui portent le même mot

Le dominicain Servais Pinckaers, dans Les Sources de la morale chrétienne (1985), distingue deux choses que nous appelons toutes deux liberté. La première, il l’appelle liberté d’indifférence : le pouvoir de choisir entre des contraires, sans être incliné vers l’un plutôt que l’autre. Ma liberté est d’autant plus grande que rien ne me détermine. La seconde, il l’appelle liberté pour l’excellence : la capacité d’agir bien, ordonnée à une fin qui m’accomplit. Le musicien qui a travaillé son instrument pendant vingt ans est plus libre que le débutant, non parce qu’il a plus d’options, mais parce qu’il peut ce qu’il veut.

Ces deux libertés ne sont pas deux degrés d’une même chose. Ce sont deux régimes. Et le premier a gagné.

Il a même débordé son terrain. À l’origine, il s’agissait des actes : que dois-je faire ? Aujourd’hui il porte sur l’identité : qui suis-je ? « Sois toi-même », dit-on partout. Mais écoutez bien ce que la phrase veut dire dans la bouche de notre époque : choisis-toi. Elle n’a plus les mots pour dire un soi reçu. Nous savons dire un soi construit, un soi revendiqué, un soi imposé. Un soi donné, non.

Le paradoxe des deux camps

Voilà où la chose devient curieuse. Deux discours s’affrontent, et ils s’affrontent durement. D’un côté, la culture du choix : ta vie t’appartient, tout y est négociable, rien ne doit te précéder. De l’autre, la critique de la domination : Simone de Beauvoir écrivant « On ne naît pas femme, on le devient » (Le Deuxième Sexe, 1949), puis Pierre Bourdieu montrant dans La Domination masculine (1998) que les structures d’oppression sont incorporées jusque dans ce que nous vivons comme le plus intime et le plus librement voulu.

Je ne prends pas cette objection à la légère. Elle est lourde, et elle est souvent juste. Combien de « vocations » féminines ont été des assignations que personne n’avait le droit de discuter ? Mais regardez le présupposé que les deux camps partagent : ce qui n’est pas choisi est subi. L’un dit que tout doit être choisi ; l’autre dit que ce qui ne l’est pas révèle une domination. Ni l’un ni l’autre ne dispose d’une catégorie pour un donné qu’on assume sans l’avoir choisi et sans le subir.

Ce que la vocation dit d’autre

Or c’est exactement ce que nomme une vocation. Personne ne choisit son appel : on le reconnaît. Quand Jésus passe au bord du lac et dit « Venez à ma suite » (Mc 1,17), les frères ne délibèrent pas entre des options. Ils répondent. Et la réponse n’est pas une soumission : ils ne sont pas moins libres après, ils le sont autrement. Ils sont devenus capables de quelque chose qu’ils ne pouvaient pas avant.

Je connais cela de près. Un diacre ne se fabrique pas une vocation ; il découvre, souvent tard et à contretemps, qu’il en portait une. Ma langue maternelle, mon corps, mon époque, ma famille, mon appel : rien de tout cela n’est le produit de ma délibération. Et je ne dirais pas que je le subis. Je dirais que j’ai à le reprendre.

Reste la vraie difficulté, et je ne fais pas semblant de l’avoir résolue : à quoi reconnaît-on la différence entre un être-soi assumé et une aliénation intériorisée ? Le critère manque. Sans lui, on justifie n’importe quelle assignation en la baptisant vocation, et l’histoire de l’Église ne manque pas d’exemples. Mais l’inverse ne vaut pas mieux : une société qui ne sait plus penser que le choix finit par ne plus rien pouvoir recevoir.

Il y a un troisième terme entre subir et décider. Il s’appelle consentir.

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