En 2017, dans une préface à un recueil sur le diaconat, le pape François a écrit une phrase que les diacres ont beaucoup citée : François d’Assise, « dont la tradition nous dit qu’il avait été diacre », est l’homme dont les diacres doivent s’inspirer. L’invitation est claire. Le problème apparaît dès qu’on la prend au mot : sur le Poverello, les rayons débordent ; sur son diaconat, il n’y a presque rien. Un auteur relevait en 2012 que jamais le diaconat de saint François n’avait fait l’objet d’un livre. Un diacre permanent français, Didier Rance, a fini par l’écrire (Saint François d’Assise, diacre, Lethielleux, 2019), et ce qu’il trouve vaut la peine d’être raconté.
Un dossier mince
Regardons les pièces. François lui-même n’en parle nulle part. La lettre qui annonce sa mort en 1226 n’en dit rien. La bulle de canonisation de Grégoire IX, en 1228, n’en dit rien non plus. Le premier témoignage est celui de Celano, qui raconte la nuit de Noël 1223 à Greccio et note, en passant, qu’il y chanta l’Évangile « car il était lévite ». Moins de deux ans et demi après la mort : c’est tôt, et c’est peu.
Faut-il en conclure au doute ? Non, et pour une raison qui mérite d’être retenue. La même bulle de canonisation ne dit pas davantage que François était clerc, ce que personne ne conteste. Le silence des textes ne prouve pas l’absence du fait ; il prouve que le fait n’intéressait personne.
Le silence est le résultat
C’est là que la question devient théologique. Si personne ne signale le diaconat de François, c’est qu’au XIIIe siècle ce diaconat ne signifiait rien. Non pas qu’il fût sans valeur : il était sans signification propre. On y passait pour aller ailleurs. On ne s’y arrêtait pas, et donc on n’en parlait pas.
Comparons avec ce que le diaconat était devenu vers 1950 : une étape de quelques mois sur le chemin de l’ordination presbytérale. Sept siècles, et rien n’avait bougé. Au XIVe siècle, le théologien Durand de Saint-Pourçain avait poussé la logique jusqu’au bout : selon lui, l’ordination diaconale n’est pas un sacrement, seulement une députation à certaines fonctions liturgiques. Le Magistère n’a jamais fait sienne cette position ; la pratique, elle, lui a longtemps donné raison. Les cardinaux-diacres eux-mêmes ont fini par être tous prêtres, le dernier d’entre eux qui soit resté diacre étant mort à la toute fin du XIXe siècle.
Il y a plus troublant, et je le donne pour ce que c’est, une hypothèse et non une démonstration. Le service des pauvres, qui était la raison d’être du diacre, est peu à peu passé aux ordres religieux. Aux Franciscains parmi d’autres. Si c’est exact, alors l’ordre né de François aurait contribué à vider le diaconat de sa substance charitable, en faisant si bien le travail que plus personne n’a eu besoin de diacres pour cela.
Ce qu’on peut en faire
Reste la question du pape. En quoi un religieux célibataire du XIIIe siècle peut-il inspirer un diacre marié d’aujourd’hui, père de famille et salarié ? Comme modèle de fonctionnement, en rien : les deux états de vie n’ont aucune mesure commune. L’inspiration est ailleurs, dans trois domaines que le pape a nommés et qui sont les nôtres : la pauvreté, la paix, le soin de la création. Sur ces trois terrains, François ne donne pas une méthode, il donne un ton.
Et le ton a un nom : joculator Dei, le jongleur de Dieu, le clown de Dieu. François s’est appelé ainsi. Pour un diacre, la trouvaille est précieuse, parce que sa place dans l’Église est franchement intenable, et qu’il vaut mieux le dire que le taire. Il est marié et il se tient à l’autel. Il porte l’étole et il se tait pendant la prière eucharistique. On lui demande d’être diacre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tout en tenant l’équilibre entre sa famille, son travail et sa paroisse. Les uns doutent encore que son ordination soit un sacrement ; les autres le regardent comme un prêtre marié en devenir, faute de savoir où le ranger.
Que fait-on d’une position pareille ? On peut la défendre, et on s’épuise. On peut la quitter. Ou bien on accepte d’y être un peu ridicule, ce que le clown sait faire mieux que quiconque : il occupe la place que personne ne veut, et sa maladresse même est ce qui fait rire et ce qui touche. Savoir qu’on est un clown parmi les clowns ne résout rien ; cela rend la place habitable.
François n’a jamais écrit une ligne sur son diaconat. C’est peut-être sa première leçon pour nous : il l’a vécu au lieu de le justifier.