Le diacre de l’évêque

J’ai lu cette semaine les entrées diaconales d’une encyclopédie du christianisme orthodoxe, parue en 2011 chez Wiley-Blackwell. L’entrée « Diacre » est signée John Chryssavgis. Elle commence par une phrase qui mérite qu’on s’arrête : le diaconat est le premier ordre du ministère sacerdotal. Premier, et non pas petit. L’Église d’Orient a toujours tenu que le ministère ordonné comporte trois degrés, et que celui-là en est un.

Puis vient la plainte, et elle nous est familière. Le diaconat, écrit-il, est devenu ces derniers siècles un état de passage : on y reste quelques mois, le temps d’aller vers la prêtrise. Des efforts de rénovation existent dans certaines Églises orthodoxes, mais le constat est là. Un Occidental qui lit cela croit d’abord lire une page de chez nous.

La cause n’est pas spirituelle, elle est institutionnelle

C’est l’explication qui surprend. Chryssavgis ne dit pas que les diacres ont manqué de ferveur, ni que l’Église a oublié les pauvres. Il dit autre chose, de très concret : le diacre était attaché à l’évêque, il a été rattaché au prêtre et à la paroisse. Voilà le déplacement. Et de ce déplacement suit tout le reste : réduit à cette position, le diaconat devient décoratif, puis superflu.

Ce n’est pas d’hier. Le mouvement est déjà visible au quatorzième siècle ; Nicolas Cabasilas, qui écrit alors sur l’eucharistie et sur le baptême, se montre réticent sur la fonction des diacres. Les chiffres suivent la courbe. Sous Héraclius, le nombre des diacres de Sainte-Sophie est plafonné à cent cinquante ; à la fin du douzième siècle, ils sont soixante. Une institution qu’on plafonne est encore une institution qui déborde ; une institution qui s’étiole n’a plus besoin de plafond.

Deux traditions, un même diagnostic

Ce qui donne du poids à cette page, ce n’est pas sa nouveauté : c’est qu’elle a été écrite sans nous. La théologie latine du diaconat permanent dit la même chose depuis le vingtième siècle, et l’auteur orthodoxe ne la cite pas. Il ne cite ni Vatican II, ni Karl Rahner, dont le nom n’apparaît pas une seule fois dans les deux volumes. Quand la théologie orthodoxe de langue anglaise redéfinit le diaconat en 2011, elle le fait sans passer par nos textes, et elle arrive au même endroit.

Cela change le statut du constat. Deux traditions séparées depuis mille ans, qui ne se lisent guère, posent le même diagnostic sur le même organe : ce n’est plus un accident latin, ni une maladie orientale. C’est un effet de position. Déplacez le diacre de l’évêque vers la paroisse, et vous obtenez, en Orient comme en Occident, un ministère d’ornement.

Ce que cela veut dire pour un diacre d’aujourd’hui

Je suis diacre dans une paroisse, comme la plupart de mes confrères. La question n’est donc pas théorique. Si le diagnostic est juste, alors la tension que beaucoup d’entre nous éprouvent n’est pas un défaut d’organisation : c’est notre place même. Nous sommes ordonnés pour le service de l’évêque, et nous travaillons là où l’évêque ne peut pas être. Perdre le premier terme, c’est perdre le ministère ; il reste un auxiliaire du curé, très utile et parfaitement dispensable.

« Aider le prêtre » n’est donc pas une définition du diaconat. C’en est la description sociologique, ce qui n’est pas la même chose. Chryssavgis propose autre chose, et c’est une théologie de la complémentarité : l’évêque est le lien de l’unité visible ; le presbytre célèbre la présence du Christ dans la communauté locale ; le diacre vient compléter ce cercle d’unité. Les diacres, écrit-il, soutiennent le ministère sacerdotal sans s’y substituer. Trois degrés, trois positions, un seul cercle.

On peut lire cela comme une consolation. Je le lis plutôt comme une exigence. Un diacre dont tout l’horizon tient dans la paroisse où il sert a déjà entamé le glissement que l’Orient décrit depuis le quatorzième siècle. Le remède n’est pas de faire plus, c’est de savoir de qui l’on tient ce qu’on fait. La question à se poser n’est pas « qu’est-ce que je rends comme service ? », mais « au nom de qui suis-je ici ? ».

Une dernière chose, que je laisse pour un autre jour. La même encyclopédie contient une entrée « Diaconesse » qui soutient, prières d’ordination à l’appui, que la diaconesse byzantine était ordonnée à l’autel, avec le clergé. C’est un débat en cours, et il mérite mieux qu’un paragraphe de fin.

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