J’ai lu cette semaine un livre de prières. Pas un traité : le Šḥimo, cycle hebdomadaire de l’Église syriaque orthodoxe d’Antioche, traduit en anglais par Antón Bousquet et publié en 2019. Sept offices pour chacun des sept jours. Au premier jour, le traducteur a placé l’ordinaire de la Divine Offrande, c’est-à-dire l’anaphore de saint Jacques frère du Seigneur, qui est la liturgie eucharistique de ce rite. C’est là que je me suis arrêté, et je dois dire pourquoi.
Dans cette liturgie, le diacre parle vingt-cinq fois. Ses interventions portent un nom technique, les monitions : de brèves paroles adressées à l’assemblée pour lui dire où elle en’est et ce qu’elle a à faire. C’est lui qui invite à échanger la paix. C’est lui qui demande d’incliner la tête avant la bénédiction. C’est lui qui donne la monition de la crainte, tenons-nous bien, tenons-nous avec crainte, et qui proclame que l’heure est redoutable, celle où l’Esprit descend. Il règle la tenue de l’assemblée. Rien de tout cela n’est décoratif.
Ce qu’on lui confie
Le relevé devient plus intéressant encore quand on regarde ce qu’il dit, et non plus seulement quand il le dit. Les six commémoraisons de cette anaphore sont toutes portées par le diacre : les pères et les chefs, les frères défunts, les rois, la Mère de Dieu, les saints, les fidèles trépassés. Les demandes d’intercession aussi : pour les malades, pour les affligés, pour les prisonniers, pour les absents. Dans ce rite, la prière universelle et la mémoire des vivants et des morts sont sa charge propre.
Regardez la liste. Les malades ne sont pas là. Les prisonniers ne sont pas là. Les morts ne sont plus là, et les absents, par définition, non plus. La parole liturgique du diacre est celle qui nomme ceux qui manquent. L’assemblée est rassemblée, et quelqu’un dans cette assemblée a pour fonction de dire tout haut le nom de ceux qui n’ont pas pu venir.
Le même partage, chez nous
Un lecteur occidental reconnaîtra la distribution. Dans le rite romain, le diacre proclame l’Évangile, dit les intentions de la prière universelle, invite à l’échange de la paix, et renvoie l’assemblée. Ce sont les mêmes fonctions, aux mêmes endroits. Deux rites séparés depuis très longtemps, qui n’ont pas cessé de diverger sur bien d’autres points, ont gardé ensemble celui-là.
Cela n’a pas l’air d’une découverte, et c’en’est une. Si la répartition des rôles dans la messe n’était qu’une commodité, elle aurait dérivé. Elle n’a pas dérivé. Deux traditions qui ne se consultent pas confient au même ministre la même parole, et cette parole est toujours tournée vers le dehors.
Une parole de seuil
On traite souvent la prière universelle comme une annexe, le moment où l’on lit des intentions avant que la table se prépare. Mais c’est le seul endroit de la messe où l’assemblée sort d’elle-même en parlant. Elle y nomme le monde. Et le ministre à qui l’on confie ce moment est précisément celui qu’on envoie dehors le reste du temps.
Il y a là une cohérence que je n’avais pas vue si nettement. Le diaconat n’est pas d’un côté une fonction liturgique et de l’autre un service des pauvres, deux activités qu’il faudrait tenir ensemble à force de bonne volonté. C’est une seule position, occupée deux fois. À l’autel, il dit les absents ; hors de l’autel, il va les trouver. Le renvoi final n’est pas la fin de la messe : c’est l’autre moitié de la charge.
Une précision, parce qu’elle compte. La traduction que j’ai lue est auto-éditée, sans révision ecclésiale indiquée, et son auteur est un chercheur indépendant dont la spécialité est la philosophie du langage, non la liturgie syriaque. Je cite donc une traduction, et non le texte officiel de cette Église. Cela ne change rien à ce qui précède, qui tient à la structure du rite et non au détail des mots.
Le volume contient une notice qui rappelle que saint Éphrem fut diacre, à Nisibe puis à Édesse. Le plus grand poète de cette Église était diacre. Cela se laisse méditer un autre jour.